" Cher Mason,
Je vous remercie d'avoir placé une prime aussi énorme sur ma tête. je serais ravi que vous l'augmentiez encore : en matière de dispositif de première alerte, c'est encore mieux qu'un radar. De telles sommes poussent les représentants de la loi de tous les pays à oublier leur devoir et à s'agiter derrière moi pour leur propre compte, avec les résultats que vous savez.
En fait, je vous écrivait juste pour vous rafraîchir la mémoire sur un sujet qui doit vous être cher : votre ancien nez. Dans l'interview si touchante que vous avez accordée l'autre jour au Ladie's L. Home Journal, votre contribution à la lutte contre la drogue, vous soutenez que vous avez donné, en même temps que le reste de votre visage, cet appendice en pâture à Skippy et Spot, les deux clébards qui frétillaient à vos pieds. Inexact : vous l'avez mangé vous-même, en guise d'en-cas. A en juger par le bruit que vous avez alors produit en le mastiquant, j'oserais imaginer qu'il devait avoir la consistance croustillante du gésier, et d'ailleurs, vous vous êtes exclamé à ce moment là : " ça a exactement le goût du poulet ! " Pour ma part, j'ai déjà entendu ce son dans des bistros parisiens, lorsqu'un convive français attaque une salade de gésier confits.
Vous ne vous en souvenez pas, Mason ?
A propos de poulet, vous m'avez raconté au cours de votre thérapie qu'au temps où vous pervertissiez les enfants défavorisés durant vos camps d'été, vous avez découvert que le contact du chocolat vous donnait des irritations à l'urètre. Vous avez oublié ce détail aussi, n'est-ce pas ?
Ne croyez-vous pas probable que vous m'ayez fait alors toutes sortes de confidences que vous ne vous rappelez plus ?
Il y a une similitude frappante entre Jézabel et vous, Mason. Fervent lecteur de la Bible que vous êtes, vous savez bien-sûr qu'elle eut la face puis le reste du corps dévoré par les chiens après que les eunuques l'eurent jetée par la fenêtre.
Vos gens auraient très bien pu m'assassiner en pleine rue. Mais vous me vouliez vivant, exact ? Au parfum que dégageaient vos sbires, il est facile de deviner quelle petite sauterie vous me réserviez. ah, Mason, Mason... Puisque vous semblez tant tenir à me voir, laissez- moi vous offrir une promesse réconfortante. Et vous savez que je tiens toujours parole.
Donc : avant que vous ne mouriez, vous me verrez en face de vous.
Sincères salutations,
Dr Hannibal Lecter
P.-S. : Je me demande seulement si vous vivrez assez longtemps pour cela, Mason. C'est inquiétant. Vous devez absolument éviter les nouvelles formes de pneumonies qui se développent en ce moment. Prostré comme vous l'êtes - et comme vous allez le rester -, vous êtes un sujet à risque. Je recommanderais une vaccination immédiate, complétée d'une immunisation contre les hépatites A et B. Je n'ai pas du tout envie de vous perdre prématurément. "